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Prud'hommes : "Il y a une augmentation de la violence au travail"

INTERVIEW - Véronique Brocard a assisté pendant deux ans aux audiences du conseil des prud'hommes qu’elle a rassemblés dans un livre qui vient de paraître, Au cœur des prud'hommes.

 

 

Tout ce que vous vous vouliez savoir sur les prud'hommes sans oser le demander se trouve dans ce livre. Véronique Brocard, ex-rédactrice en chef du service radio au magazine Télérama, est un jour appelée à témoigner en faveur du chroniqueur Didier Porteviré de France Inter. Elle découvre à cette occasion un monde dont elle avait souvent entendu parler, mais dont elle ignorait tout. Pendant deux ans, à raison d’une fois par semaine, elle va suivre les différentes affaires qui se présentent. De combats en émotions, tous ces témoignages la poussent à écrire un livre. Au cœur des prud'hommes (éditions Stock) vient de sortir et raconte ce qu’est cette juridiction "la plus démocratique qui soit", tout en abordant des dizaines de cas et de jugements aussi édifiants qu’intenses.

Qu’est-ce qui vous a conduit à écrire ce livre?
L’envie de témoigner à mon tour de ce que j’avais vu pendant deux ans. En allant aux prud’hommes pour Didier Porte, j’ai découvert une justice assez austère, mais très différente de ce que j’avais pu imaginer. Elle méritait qu’on s’y attarde, qu’on regarde qui étaient les gens qui la rendaient et ceux qui venaient la réclamer.

Emmanuel Macron, ministre de l’Économie, vient d’annoncer vouloir réformer les prud'hommes.
C’est une réforme souvent annoncée et jamais réglée. Là, il semble qu’elle soit bien engagée. Christiane Taubira, ministre de la Justice, a demandé un rapport préconisant des mesures d’amélioration de la justice sociale ; François Rebsamen, ministre du Travail, vient de faire voter au Sénat un texte transformant les élections des juges prud'homaux en une désignation par les organisations syndicales. Bilan : une économie de cent millions d’euros et une bataille syndicale à venir. Mais il n’est pas sûr que les projets de la garde des Sceaux s’accordent avec ceux de Bercy.

Combien de tribunaux de ce type à Paris intra-muros?
Il n’y en a qu’un seul, qui est le plus important de France. Il est situé rue Louis-Blanc, du nom d’un homme politique qui fut un des premiers à concevoir le Code du travail, mais ça, personne ne s’en souvient. L’immeuble se trouve à un croisement, en face du commissariat et de l’ANPE. Symboliquement, c’est intéressant ! On tourne dans le sens qu’on veut. Chaque étage des prud'hommes est dédié à une catégorie socio-professionnelle : les cadres, le commerce, l’industrie et l’agriculture. À Paris, l’agriculture, c’est le PMU et le Crédit agricole.

On parle souvent de la grande misère de la justice française. Qu’en est-il des prud'hommes?
C’est la plus pauvre d’entre toutes. Non seulement les bâtiments sont très austères, sans âme, sans fenêtres avec juste une Marianne en plâtre dans un recoin, des bancs en bois, des bureaux borgnes, sans apparat. On est loin des ors de la république. Mais le pire reste la lenteur des jugements. Dans la capitale,  il faut compter au minimum dix-huit mois pour obtenir un jugement si on a beaucoup de chance et ça peut aller jusqu'à cinq ou six ans. Entre-temps, votre vie aura totalement changé. L’État français est régulièrement condamné à payer des dommages et intérêts à des plaignants pour déni de justice. En 2013, il a dû verser 1,4 million d’euros. Ce n’est rien mais ça pourrait être utilisé à des choses plus utiles car c’est une justice formidable qu’il faut défendre.

Les témoignages que vous rapportez reflètent-ils l’état de la violence dans le monde du travail aujourd'hui…
Absolument. On s’en rend compte à force d’écouter. On s’aperçoit que les conflits entre employés et employeurs sont de plus en plus durs. Il y a une augmentation de la violence chez certains employeurs voyous qui créent des entreprises qui n’existent pas, qui mettent la clé sous la porte du jour au lendemain sans prévenir leurs salariés, qui ne cotisent pas pour eux, qui éditent de fausses fiches de paie. Les tricheurs sont très inventifs. Les gens se retrouvent dans la détresse sans droits au chômage.

Les employeurs sont souvent très critiqués mais les employés n’ont pas toujours raison et ne gagnent pas à tous les coups…
Il y a beaucoup d’idées reçues auxquelles il faut tordre le cou. Les conseils donnent raison aux salariés dans 70%  des cas et donc dans 30 % aux employeurs. Mais il faut garder en tête que les conseils sont saisis par des salariés qui constatent des dysfonctionnements, des irrégularités dans leur contrat de travail ou des abus lors de licenciements. Il est intéressant de souligner que les prud'hommes ne sont  pas systématiquement et idéologiquement pour le salarié. Ils appliquent le Code du travail.

De quelle façon?
Les juges sont au nombre de quatre, deux représentants pour les salariés et deux pour les employeurs. Chaque collège officie dans son domaine de compétence, employés, cadres, etc. Chaque jugement doit être rendu à la majorité. Il faut donc qu’un des juges change de camp.

Et quand ce n’est pas le cas?
Un juge professionnel prend le relais et tranche. C’est ce qu’on appelle le départage. À Paris, les affaires en départage ont explosé pour atteindre le nombre de 20%. On peut y voir un symptôme d’une société qui va mal, minée par le chômage. Actuellement, c’est la section cadres qui enregistre une grande augmentation de saisines. Avant, le cadre faisait quasiment partie du patrimoine de l’entreprise. On a commencé à virer les petits cadres, puis les moyens. Désormais, les cadres sup s’inquiètent. On voit même arriver aux prud'hommes des DRH qui ont eux-mêmes "nettoyé" leur entreprise.

«Pour certains, même la dignité, on ne leur a pas rendu»

Vous racontez des histoires parfois très touchantes où les plaignants réclament quelques centaines d’euros. Cela paraît presque dérisoire.
C’est vrai. Certains demandent le remboursement de leur carte de transports en commun. Pour eux, c’est important. Tout comme de se faire payer 200 euros d’heures supplémentaires. Ceux-là viennent généralement avec des dossiers mal ficelés défendre leur dignité. C’est souvent trop tard. Même la dignité, on ne leur a pas rendu.

Le harcèlement moral, on le voit dans certains cas que vous décrivez, n’est toujours pas reconnus. Même aux prud'hommes.
C’est un mauvais point, en effet. J’ai vu une femme dévastée venir seule se défendre de son employeur qui la faisait souffrir depuis des années. Il était présent, arrogant et accompagné de deux hommes. Ils riaient, échangeaient des clins d’œil. Ils se sont même fait rappeler à l’ordre. On voyait tout de suite qu’elle était harcelée, que ce n’était pas du vent. Ils étaient même venus à trois pour la faire taire. Mais elle a perdu. Personne n’a compris. Je suis allé voir le juge ensuite. Rien ne prouvait, paraît-il, qu’elle était harcelée. C’est le droit contre la parole.

C’est pourtant une affaire révoltante.
C’est justement pour cela que la psychanalyste Marie Pezé, auteure d’ouvrages sur la souffrance au travail, conseille de ne pas se battre sur ce terrain. En gros, elle dit : « Poursuivez pour tout sauf pour le harcèlement moral. Dans le Code du travail, il y a plein d’articles qui disent la même chose mais qui vous permettront de gagner. »

Au cœur des prud'hommes, de Véronique Brocard, Editions Stock. 200 p.. 18 euros.

 
Prud'hommes : "Il y a une augmentation de la violence au travail"
Tag(s) : #REVUE DE PRESSE
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